La Bretagne épargnée par les flemmes
Et à la fin, ce sont les Bretons qui gagnent ! Dans tous les palmarès régionaux qui fleurissent régulièrement sur le dynamisme au travail et la productivité en France, les Bretons arrivent toujours en tête. On le constate avec une nouvelle étude estivale auprès de 2 000 personnes consacrée à la flemme. Elle vient d’indiquer que les Bretons sont les Français les moins touchés. Ils cèdent moins que les autres aux délices de la flemme… C’est une constante observée depuis que les Japonais, dans les années 1970, avaient décidé de choisir la Bretagne pour installer leurs usines en France. Que des spécialistes comme eux optent pour l’ouest breton, ce fut comme la remise de la médaille d’or du travail.
Alors d’où vient cette qualité aujourd’hui reconnue ? Peut-être faut-il la chercher du côté de la religion et de l’influence qu’elle a toujours exercée dans cette région au catholicisme fortement enraciné. Peut être même faut-il remonter jusqu’à ces missionnaires, dont le bouillant Michel Le Nobletz, qui furent envoyés dans la campagne bretonne profonde, au XVIIIe siècle, pour redonner de l’ardeur à une foi déclinante, secouer les paroissiens desoeuvrés et remettre dans le droit chemin un bas clergé qui ne donnait pas toujours l’exemple de la plus vertueuse conduite.
Ainsi, quand les missionnaires ou prédicateurs s’adressaient aux paroissiens pour évoquer la paresse, sans doute ne lui donnaient-ils pas prioritairement le même sens qu’aujourd’hui. Des rares sermons écrits arrivés jusqu’à nous, il ressort que c’est surtout la paresse spirituelle qui était condamnée, celle qui fait « négliger l’oraison, l’instruction, les sacrements ». C’est cette paresse-là que les prédicateurs voulaient d’abord vaincre pour remettre les paroissiens sur le chemin de la foi chrétienne et des devoirs de dévotion dont il doit être vertueusement pavé.
« L’oisiveté libertine »
Mais il leur fallait aussi convaincre de la nécessité de travailler fort pour conserver «stabilité d’entendement et pureté de conscience» et tenir à distance cette paresse qui conduit à bien des vices. Notamment celui qui incite à «l’oisiveté libertine» et mène vers ces cabarets et tavernes où des femmes de moyenne vertu et des diablotins de musiciens entraînaient «vers les danses, les chansons déshonnêtes et les débauches», pour reprendre les termes utilisés par Michel Le Nobletz. Lequel allait jusqu’à prêcher qu’il faut «mortifier son corps par le travail».
Cet enseignement de la valeur chrétienne du travail a eu de louables prolongements. Selon l’historien Alain Croix, «c’est cet esprit missionnaire et offensif du clergé breton qui, plus tard, a encouragé au progrès, à la coopération en agriculture et au développement du sport dans les patronages». Il a pris sa part dans ce dynamisme généralement reconnu à la Bretagne qui dispose également d’une autre arme efficace contre la paresse : la météo. Depuis toujours, le soleil a eu la délicatesse de ne jamais se faire trop insistant pour ne pas couper l’élan du travailleur zélé. C’est un atout incontestable par rapport à des contrées météorologiquement moins privilégiées, comme la Corse. Mais avec le changement climatique et la forte poussée de la canicule, la question se pose : les Bretons vont-ils, à leur tour, sentir monter en eux de grosses bouffées de flemme ?