Cégétix et les druides contre Juvenix, le chef du village
Zizanie en Armorique ! Dans le village des irréductibles, une singulière affaire venait troubler une atmosphère déjà plombée par les nouvelles venant de Lutèce mais aussi de la Perse lointaine, en proie à des guerres affectant l’économie du monde connu. Le village était alors dirigé par Juvenix, sorte d’antithèse d’Agecanonix puisque lui tirait son nom du jeune âge qu’il avait lorsque les villageois le choisirent comme chef. Il introduisit des méthodes nouvelles qui bousculèrent les habitudes, surtout quand il décida de revoir les règles d’attribution du Herressa, sorte de revenu minimum réservé à ceux qui étaient en recherche d’emplois ou avaient des difficultés d’insertion dans la société égalitaire des irréductibles d’Armorique.
Juvenix était alors à la tête d’un village en quasi-faillite, comme l’avait dit quelques lustres plus tôt un de ses prédécesseurs. Les caisses étaient vides, les subsides attendus de Lutèce ne venaient plus qu’au compte-goutte et les impôts locaux ne rentraient plus beaucoup depuis la suppression de la taxe par habitation, payable par les propriétaires ou locataires d’une hutte. Juvenix décida alors de tailler à la serpe dans le Herressa, jugeant que bien trop de bénéficiaires abusaient du système en recevant mensuellement des subsides qui ne leur étaient pas destinés. Un sesterce c’est un sesterce, répétait Juvenix, en demandant aux employés affectés à ce service de trouver du travail au plus grand nombre d’allocataires et pas seulement chez le forgeron ou le poissonnier. Bien d’autres métiers cherchaient aussi à recruter, en premier lieu dans les auberges du village et des alentours depuis que l’Armorique était devenue terre de villégiature pour les Lutéciens lassés de la trépidante vie citadine et des bouchons de chars à boeufs.
L’opération Herressa fut un succès tant le nombre d’allocataires baissa soudainement en raison des incitations et soutiens mis en œuvre pour des retours à l’emploi mais aussi par la chasse aux abus. Mais le redoutable Cégétix, qui depuis des lustres se faisait le champion de la défense des travailleurs et des privés d’emplois, entama alors une procédure contentieuse auprès du Conseil des sages, arguant que les méthodes de Juvenix relevait des travaux forcés ou du harcèlement des masses plus ou moins laborieuses et qu’un chef de village ne devait pas agir à bras raccourcis. Cégétix procédait ainsi qu’il le faisait toujours. Plus étonnante fut la protestation venue de druides et autres exorcistes, estimant qu’ils ne pouvaient se passer du complément de Herresa pour pouvoir sereinement couper le gui et exercer leur ministère ou venir en aide aux souffrants en leur offrant des médications parallèles.
L’arrivée de druides dans cette affaire lui donna un retentissement plus fort encore, provoquant des réactions allant de l’indignation, en soutien aux plaignants, jusqu’ aux ricanements sonores de ceux considérant que le druidisme n‘ouvrait pas un droit automatique à cueillir non seulement du gui mais aussi du blé, de l’oseille et des picaillons à chaque fin de mois
A défaut de pouvoir s’en remettre aux dieux qui semblaient se désintéresser du sort des humains en ces périodes troublées, c’est vers le conseil des sages que les regards étaient maintenant tournés. Et pas seulement chez les irréductibles. Dans la Gaule entière on suivait cette affaire, car le Herressa générait des abus dans tout le pays pourtant en déconfiture financière et Juvenix état le premier à s’attaquer aussi résolument à l’octroi de cette allocation qui contribuait à creuser un peu plus le trou béant des déficits publics.
Chacun attendait donc de savoir ce qu’allait décider le conseil des sages pour éclairer tout le pays sur les droits afférents au Heressa. Car comme disait le légionnaire romain « Justicia omnibus ». La justice est la même pour tous.