Edgar Morin et les Bigoudènes faisant le trottoir
La France a rendu un hommage national à Edgar Morin. Connu dans le monde entier, le philosophe et sociologue centenaire se sera intéressé à bien des territoires tout au long de sa vie et il ne pouvait bien sûr faire l’impasse sur la Bretagne, terre porteuse de tant de particularismes qu’on la distingue souvent de la France d’en-face. Les Bretons sont comme ceci, les Bretons sont comme cela… Bref, ils sont différents et pas seulement parce que la pluie, quand elle tombe, les mouille moins que les autres.
Or donc, c’est logiquement à la Bretagne que le sociologue consacra l’une de ses premières grandes études, en l’occurrence le bourg de Plozévet, en Bigoudénie, pays des coiffes hautes. Et beaucoup de femmes la portaient encore, quand Edgar Morin débarqua en 1966, sur des terres où tous les habitants parlaient le breton. Et le français, si nécessaire.
Pendant des mois et des mois, des sociologues, ethnologues, historiens, biologistes ont rencontré les habitants, recueilli leurs témoignages, parfois leurs confidences et étudié leurs us et coutumes pour une enquête d’une ampleur inédite, sous l’égide du CNRS. Avec une question à la clef : comment cette bourgade d’un territoire un peu oublié vit-elle les changements de la société, comment perçoit-elle la modernité qui vient percuter une vie ancestrale et culturellement très ancrée ?
Edgar Morin résuma tout ceci dans le livre « La métamorphose de Plodémet », en modifiant volontairement le nom de la commune. Mais l’accueil par la population locale ne fut pas du tout celui qu’il escomptait. Les habitants du bourg dans leur grande majorité, se sentirent trahis et même ridiculisés, certains arguant qu’ils ne savaient pas que leurs confidences seraient reproduites dans un livre dont ils ne comprenaient pas tous les mots, tant les sociologues avaient fait usage de ces néologismes qu’on ne fait plus de nos jours, en préférant aller cueillir directement dans un dictionnaire anglais.
Dans un passage, il était par exemple fait référence au « bovarysme » (mais que venait faire Madame Bovary à Plozevet ? ) et Edgar Morin usa même du terme « pavésisme », référence, expliqua-t-il plus tard, à l’ auteur italien Pavese, parfaitement inconnu. Les villageois pensèrent, eux, que cette référence était pavée de mauvaise intention et que les sociologues laissaient ainsi croire que les Bigoudènes battaient le pavé, donc faisaient le trottoir… C’est du moins la version mordante qu’ils firent à l’adresse du sociologue.
Mortifié par ce qu’il qualifia d’immenses malentendus, Edgar Morin se prêta à une émission de FR3 Bretagne, en 1968 (photo ci dessus) où il répondit aux questions d’un certain Per-Jackez Hélias pour apporter quelques clefs de compréhension qui n’avaient pas été livrés avec le bouquin. Les sociologues voulaient savoir comment ces Bretons-là se comportaient face au choc de la modernité, il en ressortit un autre choc plus sonore, celui entre une culture rurale traditionnelle et une élite un peu trop intellectuelle.
Mais avec le temps, les Bigoudens ne gardèrent que le meilleur au point d’accorder à Edgar Morin le titre de citoyen d’honneur de la commune, cinquante ans après « la métamorphose de Plodémet ».