Quand l’Ille-et-Vilaine voulait devenir la Haute-Bretagne
Le décès de Charles Josselin, qui fut président du conseil départemental des Côtes-d’Armor, a été l’occasion de rappeler que c’est lui qui avait réussi à faire changer le nom du département, passant de Côtes-du-Nord à Côtes-d’Armor. Enoncé ainsi, on peut penser que ce ne fut qu’une pure formalité. Bien au contraire, ce furent des décennies d’un véritable bataille, entamée dès les années 50 par les responsables du tourisme de ce département, las d’être toujours confondus avec le Nord (le Nooooooorrrd, dira Galabru plus tard) à une époque où il n’y avait que des prospectus et le coup de fil pour se repérer.
Et vu du sud, à l’époque, tout ce qui était au-dessus de la Loire, c’était le Nord. Les anecdotes sur le sujet foisonnaient, l’une des plus célèbres restant ce titre du journal l’Equipe après la victoire du bateau Côtes-du-Nord au tour de France à la voile 1985 : « Victoire des Nordistes ». Hein, biloute ?
Mais entre les oppositions à Paris et celles des Finistériens qui ne voulaient pas que leurs voisins accaparent le terme Armor appartenant à tous en Bretagne, rien n’avançait. Jusqu’à ce que Charles Josselin décide de taper haut, en ciblant le sommet de l’État. Ni plus ni moins que Mitterrand, Rocard et Joxe. Le président, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur de l’époque. Avec Rocard, qui était assez régionaliste, ce fut une formalité. Mais avec Mitterrand et Joxe, ce fut une autre paire de Manche ! Finalement, le président donna le feu vert et le 8 mars 1990, les Côtes-d’Armor perdirent le nord.
Haute Bretagne : non !
Si Mitterrand et Joxe firent de la résistance, c’est parce qu’ils craignaient que d’autres départements essaient de se faufiler dans la brèche ainsi ouverte. Certes, il y avait déjà eu des changements de noms mais pour des département dotés de qualificatifs peu valorisants comme Inférieur ou Basses. La Loire inférieure était ainsi devenue la Loire-Atlantique et les Basses Pyrénées, les Pyrénées-Atlantiques, dès les années 50.
Et effectivement, l’exemple costarmoricain suscita des velléités de changement et pas plus loin que chez les voisins d’Ille-et-Vilaine. Ce nom pas très facile à porter inspira des responsables du département, après le changement intervenu chez leurs voisins costarmoricains. On entendit alors les propositions les plus fantaisistes fleurir, comme de troquer Ille-et-Vilaine par Elle-et-Gironde… C’est plus drôle en prononçant.
Mais non. Le nom qu’avaient en tête les initiateurs du changement, c’était carrément de baptiser leur département Haute-Bretagne, en référence à la vieille partition, Haute Bretagne du parler gallo et Basse Bretagne du parler breton. Hopala ! La demande officielle, en 2005, entraîna une levée de boucliers à l’ouest de la Bretagne mais aussi chez les voisins de Loire-Atlantique, s’y opposant farouchement car ce département fut longtemps partie intégrante de ce que l’on appelait la Haute Bretagne. Selon eux, accaparer ce nom, relevait du hold-up pur et simple. Du côté des Finistériens, c’était plutôt l’opposition à tout concept de hauteur. Voir les habitants de ce département s’appeler les « Hauts-Bretons », il y avait de quoi donner des boutons à ceux du bout de la Bretagne, surtout à une époque où les Rennais avaient tendance à regarder de haut le reste de la Bretagne, nettement moins développée économiquement. Depuis, cela s’est nettement arrangé grâce à la révolution numérique qui a aboli les distances et redonné du tonus à l’ouest de la Bretagne.
Les Rennais ont donc renoncé à leur projet mais leur communication touristique se fait tout de même maintenant autour de la marque déposée « Haute-Bretagne Ille-et-Vilaine ». Et en 2013, les habitants de ce département qui n’avaient pas de gentilé (on ne pouvait quand même pas les appeler les illetvilains !) devinrent les Brétiliens. Adjonction de « Bret », comme Bretagne, et de « Ille », comme la rivière. Et les Bas Bretons n’y trouvèrent rien à redire…